Marathon d’Athènes (2016) – 1ère partie
Contexte
2015 fut une année difficile, entre une actualité insupportable imposée à la Kalashnikov, un travail épuisant et peu valorisant et une peine de cœur dont les effets allaient s’avérer être destructeurs sur plusieurs mois.
En novembre 2015, je participais au marathon de Budapest (voir récit) et j’y avais retrouvé mes amis hongrois, Eta et Dodo. Durant trois jours, leur compagnie m’avait fait du bien, je les aime énormément. J’appréciais les apparitions de Dodo, inquiet et attentif au déroulé de ma course : il m’avait suivi sur une grande partie du parcours à vélo. Quand à Eta, sa bonhomie et son enthousiasme me remplissaient de joie comme au premier jour de notre rencontre en Vendée, en août 1988. Je les aime.
Voyager, fuir, partir loin était pour moi l’occasion de faire le point et de prendre du recul même si, sur le fond, rien n’était encore réglé. J’ai toujours apprécié cet anonymat des courses, entouré d’innombrables coureurs à pied de toutes nationalités, mes compagnons de route, mes fibreux, mes amis dévoreurs de bitume.
Quelques mois plus tard, en mars 2016, respectant mon calendrier de deux épreuves annuelles, je me retrouvais à Barcelone pour le marathon qui s’était à peu près bien passé malgré la panne de batteries de mon cardio-fréquencemètre et une paire de chaussures de courses insuffisamment travaillées provoquant quelques échauffements au niveau de la voûte plantaire.
Avec cette parenthèse ibérique, j’avais provisoirement cautérisé mes peines de cœur mais la reprise de l’entraînement fut toutefois pénible, révélateur de ma souffrance intime et de nombreuses séances solo finirent en larmes. L’intérêt et la motivation diminuaient. Je me sentais physiquement vidé. Les émotions avaient eu raison de mon corps qui désormais souffrait et appelait à l’aide.
J’avais limité mes sorties à deux séances de moins d’une heure par semaine, sur une durée de deux mois avant plusieurs semaines d’interruption… pour ne reprendre à nouveau espoir fin août 2016.
J’avais alors choisi la ville d’Athènes car je voulais symboliquement aller à la source, là où tout avait commencé. De plus, amoureux des vielles pierres, c’était une nouvelle opportunité d’apprécier le patrimoine archéologique de la ville ainsi que son histoire millénaire.
Pour la préparation, quelques séances de côte en Suisse normande furent programmées afin de travailler mes appuis et soutenir un effort sur quelques longues pentes à 15%. La configuration du marathon d’Athènes m’imposait un travail sur du dénivelé vu que le 2e tiers de la course constituait en une succession de cotes ! Pour ma foulée, je ne changeais rien ; pour le cœur, je devais juste garder espoir et croire en de jours meilleurs au sens propre comme au figuré…
Je prépare toujours consciencieusement mes voyages : partir seul, en mode économique avec ma petite de valise de cabine bleue, minimum requis, repérages et conseils glanés sur internet, cartes, épingles, horaires, transports et choix de l’hôtel par rapport au budget et à l’arrivée de la course… tout est calculé et évalué pour limiter les déplacements et surtout voyager lé-ger. J’aime beaucoup lire les cartes, m’imaginer déambuler dans les rues avant même d’y avoir réellement mis les pieds. Comme dans la vie, la réalité est toujours différente de l’image fantasmée…
Caen – Vendredi 11 novembre
Le départ de la gare de Caen très tôt le matin. J’éprouve toujours une légère excitation composée par le doute et un sentiment de frayeur combinés : s’offrir à la multitude, aux regards des autres, partir loin… et tenter de revenir. Tout va bien se passer, faire confiance.
Après 2h30 de voyage, j’arrive à la gare St-Lazare. Direction direction Denfert-Rochereau via le métro pour récupérer l’Orly-Bus. Départ du terminal quelques heures plus tard pour un vol avec Transavia : 3h10 sans escale, direction l’aéroport international d’Athènes situé à 33 km du centre-ville. Durant le vol, je survole Berne et de très bons moments passés dans la capitale helvétique ; quelques minutes plus tard, j’aperçois au loin Interlaken côtoyée par ses deux lacs et le sommet de la Jungfrau (je participerai un an plus tard au départ de ce marathon, comme promis) : les souvenirs et les émotions restent intacts, le spectacle est magnifique.
Arrivé à l’aéroport, je rejoins la procession touristique qui comme des lemmings, s’activent et font la queue pour récupérer un ticket de bus afin de rejoindre le centre-ville. Il fait beau, les paysages sont superbes, je suis ému.
Athènes.
Direction l’auberge de jeunesse située au pied du parthénon, près de la porte d’Hadrien. Confort minimum en lit bannette, accueil agréable, cour intérieure isolée et idéale pour se reposer. Le check-in est fait. Passons maintenant à l’exploration des alentours.
Je rejoins en fin de journée Alain et Marielle, mes cousins de Bormes-les-Mimosas. Ils me font la gentillesse de faire une étape de trois jours sur Athènes avant de partir pour les îles grecques et seront là dimanche à l’arrivée (super !). Nous dînons le soir au pied de la cité antique dans un de ces sympathiques restaurants touristiques. Malgré une carte alléchante, mon estomac est en vrac et n’apprécie guère la soupe, ni la salade vinaigrette / blanc de poulet… au grand désespoir du serveur. Je suis légèrement nauséeux et rien ne passe comme si c’était une gastro. Une bonne nuit de sommeil et un grand soda matinal me remettront sur pied.
Samedi 12 novembre
Visite hallucinée du Parthénon le matin sous un éclatant ciel bleu avec les cousins et en milieu d’après-midi, descente vers le port du Pyrée pour y récupérer mon dossard et les instructions au palais des sports distant de plusieurs kilomètres. J’en profite pour marcher durant de longues heures, comme à mon habitude, la veille de la compétition. Le soir, repas léger, préparation de mes affaires et couché de bonne heure avec ce sentiment d’incrédulité : demain, c’est le grand jour.
Dimanche 13 novembre
Réveil à 4h30. La nuit fut courte mais reposante. Un petit tour au coin d’aisance, un thé sucré avec quelques morceaux de pain. Rien de lourd, le ravitaillement se chargera de m’apporter les quelques apports nécessaires. Courir léger. Mon sac est prêt, short, t-shirt et rechanges sont prévues. Une petite angoisse m’accompagne en refermant délicatement la porte de ma chambre. Combien seront-nous au départ du bus ? Quelle sera la météo ? Comment ma course va-t-elle se dérouler ?
Je sors de l’auberge de jeunesse, souhaitant silencieusement aux colocataires encore endormis de profiter de ces dernières heures de sommeil. Il est 5h30. Les rues sont désertes et la fraîcheur m’accompagne le long de l’artère principale qui remonte en direction de la place Kotziá. Après 20 minutes de marche, j’arrive au point de rendez-vous, place de l’hôtel de ville d’Athènes. Plusieurs bus sont déjà là, moteurs au ralentit. Je rejoins un des groupes de coureurs qui font la queue. Vérification faite, je suis autorisé à me laisser absorber par la promesse d’un confort transitoire : un siège, un peu de chauffage mais surtout la joie de retrouver ma seconde famille. Tout en rangeant nos affaires, nous faisons connaissance, échangeons sourires et regards complices, tous liés par cette excitation partagée.
6h00 – Les premiers bus partent et après quelques minutes d’attente, nous quittons enfin Athènes par l’autoroute 54, direction Marathon. Cette interlude collégiale est l’occasion d’échanger durant ces 50 minutes avec ma voisine grecque venue seule concourir le marathon et ayant loué un appart’ sur Athènes pour le week-end…Je suis sous le charme. Nos discussions liées à notre épreuve commune est parfois interrompue par l’attention que nous portons au paysage qui défile sous nos yeux. Nous sommes partis depuis maintenant vingt minutes et la banlieue étend encore son emprise malgré les kilomètres parcourus. Ponts autoroutiers, boulevards, commerces, habitations à moyenne densité, le bus file à vive allure dans cette l’agglomération encore somnolente, serpentant sur ce long ruban bitumeux, tentant d’échapper aux contreforts de la métropole athénienne.
Je me rends compte que le trajet effectué à vive allure sera emprunté par nous autres dans l’autre sens en courant ! Entre effroi et résignation, j’accepte cette vérité qui, je le ressens, a désormais influencé l’espérance de l’ensemble des participants présents dans ce bus. Derniers instants partagés qui scellent provisoirement la conviction que nous signons toujours en pleine conscience et que nous ne maîtrisons pourtant cette épreuve avec une certaine dose d’inconscience…
7h15 – Nous descendons du bus, récupérons nos sacs de rechange et nous nous dirigeons vers notre point de rendez-vous. Le départ est fixé à 9h. Hélas, j’ai perdu de vue ma voisine en sortant du bus, ni même retenu le numéro de son dossard…
Malgré la fraîcheur matinale, tout le monde est actif et j’apprécie de retrouver ma famille polyglotte. J’absorbe cette vitalité. Je me sens bien. Je passe plus d’une heure à déambuler dans le stadium, à écouter, ressentir cette énergie qui nous anime. L’aurore console désormais nos âmes impatientes, réconfortant nos physiques apprêtés. Tels des animaux à sang froid, nous profitons de la promesse des premiers rayons du soleil pour nous ressourcer avant que ce dernier ne vienne nous rappeler par son intensité, plus tard dans la matinée, qu’il ne fait pas si bon de courir sans préparation au pays de notre très cher père Phidippidès.
8h30 : Je suis prêt. Je me dirige vers la sortie du stade puis sur le boulevard pour me placer dans le sas qui m’est attribué. Nous y sommes… C’est magnifique de se retrouver parmi tant d’autres. Je me sens bien. Quelques minutes plus tard, nous entonnons le serment olympique.
Athlete oath (serment olympique) juste avant le départ et le bras levé : ceci correspond à un geste de la Grèce antique.
« Au nom de tous les concurrents, je promets que nous prendrons part à ces Jeux Olympiques en respectant et en suivant les règles qui les régissent, en nous engageant pour un sport sans dopage et sans drogues, dans un esprit de sportivité, pour la gloire du sport et l’honneur de nos équipes »
Encore à cet instant où je saisis ces quelques lignes, je suis ému par ce serment et le souvenir d’avoir partagé cet instant de communion avec mes camarades d’un nouveau jour.
À suivre…